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Le professeur Muhammad Hamidullah la souris des bibliothèques

Le professeur Muhammad Hamidullah (1908 – 2002 apr. J.-.C), la souris des bibliothèques

Voilà vingt ans que le professeur Muhammad Hamidullah nous a quittés, bien qu’il ne cesse de nous accompagner quotidiennement par le savoir qu’il nous a laissé. Son héritage est tel qu’une vie ne suffirait pas pour l’explorer entièrement. Il n’est pas une science sans qu’il n’aitécrit à son sujet. Il a parcouru de nombreux pays à la quête de manuscrits et fait avancer le monde de la recherche par des apports considérables. Il fut un homme simple, discret, maigre, mais certainement un des plus grands savants de ces dernières années.

Il aura marqué par sa douceur, sa piété et sa disponibilité toutes les personnes qui l’ont rencontré.

Né en 1908 à Hyderabad dans une famille de savants, Muhammad Hamidullah fait ses premiers pas dans l’apprentissage à l’école Osmania. Le cursus proposé était très avancé pour l’époque et dispensait un enseignement tant dans les diverses sciences islamiques que dans les sciences dites profanes.

Diplôme de Docteur en philosophie de l’université de Bonn (Allemagne) du professeur Muhammad Hamidullah.

À vingt-et-un ans, il quitte son pays pour l’Allemagne où, en neuf mois, il soutient une thèse sur l’islam et le droit international.

Il se rend ensuite à Paris où, en un an, il soutient une thèse consacrée aux documents sur la diplomatie musulmane à l’époque du Prophète et des califes orthodoxes.

Enfin, il s’installe à Londres pour soutenir une troisième thèse, mais le délai d’attente de trois ans pour les étrangers lui paraît trop long.

Il renonce à sa soutenance, mais profite de son séjour pour étudier les manuscrits conservés au British Museum. Il y découvre des archives que l’on pensait perdues. Après les avoir recopiées, il les fera rééditer à son retour à Hyderabad.

Continuant son voyage, il se rend à Médine où il fait valider sa mémorisation du Coran par une ijâza, il déclarera : « C’est le diplôme dont je suis le plus fier. »

Ijâza du professeur Muhammad Hamidullah pour le Coran.

Profitant de son séjour en Arabie saoudite, il enquête sur les lieux où se déroulèrent les grandes batailles du Prophète, il photographie les différents sites qu’il visite et publie le résultat de ses recherches dans un livre illustré par ses soins.

Il continue son périple en se rendant en Algérie et au Yémen. Curieux de tout, il parcourt à dos d’âne les zones montagneuses du Yémen pour se procurer un manuscrit d’usûlal- fiqh, qui sera publié par la suite par Henri Laoust.

De retour à Hyderabad, il débute l’enseignement de la théologie jusqu’à l’annexion de son pays par l’Inde. Choisi pour aller plaider la cause de son peuple à l’ONU, il n’obtiendra aucun résultat satisfaisant et préfèrera quitter son pays préférant être apatride plutôt que reconnaître la domination de l’Inde.

Établi à Paris, il fréquente La Sorbonne et le Collège de France. Il devient alors l’interlocuteur des plus grands orientalistes. Il travaille à leur exposer des pans entiers du patrimoine islamique qu’ils ignoraient et il n’hésite pas à déconstruire leurs idées préconçues. À titre d’exemple, certains d’entre eux remettaient en doute les informations rapportées par les grands historiens de l’islam, les accusant d’être au service du pouvoir.

Après avoir prouvé leur rigueur, il leur rappela qu’ils étaient bien plus indépendants qu’eux vis à vis de l’État français qui finance leurs recherches. C’est ainsi que plutôt que de rester passif et critiquer leurs travaux, il décida de se mettre au travail et de produire ce dont les musulmans ont besoin.

Après avoir écrit une biographie du Prophète, traduit le Coran et rédigé Initiation à l’islam, véritable encyclopédie de l’islam, sans compter sa correction en six-cents pages de la traduction de Houdas et Marçais de Sahîh al-Bukhârî, il déclara : « Je pense que j’ai été en mesure de produire l’essentiel de la littérature islamique. » Nous reviendrons un peu plus loin sur certains détails concernant ses travaux.

D’une rare érudition, il fut publié dans des revues scientifiques comme Arabica, des revues dans lesquels aucun des travaux préparés par des musulmans n’avaient alors été retenus. Surnommé « la souris des bibliothèques », il découvrit, à travers le monde, de nombreux manuscrits perdus comme le dernier volume du Târîkh de l’imam al-Bukhârî.

Il sauva la Sunna des accusations absurdes des orientalistes en découvrant le manuscrit de la Sahîfa de Hammâm Ibn Munabbih, un recueil de hadiths dicté par Abû Hurayra et qui prouve l’impeccable authenticité des travaux d’auteurs postérieurs comme al-Bukhârî, Muslim, etc. Jacques Berque déclara même que Hamidullah avait sauvé la science du hadith de la service hypercritique des orientalistes.

Enseignant en Turquie et directeur de recherche au CNRS en France, il trouvait malgré tout le temps d’enseigner à sa communauté, de répondre à leurs questions, de participer aux rencontres interreligieuses, ce qui l’amena à se rendre régulièrement dans des monastères et donna lieu à de nombreuses conversions. Il participait même à des maraudes la nuit afin d’être au service des plus faibles.

Le professeur Hamidullah n’hésitait pas non plus à prendre position dans le débat public. Quand, un jour, un homme déclara à la radio que le voile n’était pas obligatoire en islam, il écrivit une lettre au directeur de Radio France et lui demanda de retirer l’émission afin de ne pas heurter les croyants.

Quant à ses revenus, il les utilisait pour éditer ses livres et financer les activités du centre culturel islamique qu’il avait lui-même créé et où il enseignait régulièrement. Il lui arrivait même de faire cours sans que personne ne participe à son assise, à part un simple ouvrier présent pour faire quelques travaux dans les locaux. Sa renommée n’affectait ni son humilité ni son dévouement. Il fut le seul chercheur du CNRS à refuser d’être payé pour son travail indiquant qu’il était déjà rémunéré par l’université d’Istanbul pour ses cours et qu’il n’était pas légitime, selon lui, de recevoir un double salaire.

Polyglotte, il maîtrisait vingt-deux langues, dont des langues mortes comme l’araméen.

À plus de quatre-vingts ans, il commença même à apprendre le thaï pour pouvoir parler avec la femme de son élève Youssof Leclercq. Il écrivit, dans de nombreuses langues, une centaine de livres et plus de huit-cents articles.

Certains de ses ouvrages sont nés dans des conditions particulières. Par exemple, la cause de sa rédaction de la biographie du Prophète fut son envie de remercier la France pour son accueil, en permettant aux Français de pouvoir connaître réellement le Prophète, estimant que ceux-ci étaient mal informés à son sujet. Il fut aussi le premier musulman à traduire le Coran en français et ce en un temps record de six mois. Il accepta de relever le défi de peur que s’il refusait quelqu’un de mal intentionné ne le fasse.

Menant une vie simple, ceux qui ont pu visiter sa petite chambre au quatrième étage d’un immeuble parisien peuvent témoigner qu’il ne possédait qu’un lit et des piles de livres.

Il recevait volontiers chez lui les étudiants qui avaient des questions théologiques. On raconte qu’il avait parfois des entretiens qui pouvaient durer cinq heures d’affilée. Il accueillait toute personne qui le sollicitait et chaque soir il prenait le temps de répondre aux courriers qui lui étaient adressés de la France entière.

En 1996, malade, il part avec sa nièce aux États-Unis, où il décède en 2002.

Son apport au patrimoine de l’humanité

L’apport du professeur Muhammad Hamidullah au patrimoine de l’humanité est immense. Le nombre de manuscrits qu’il a découverts, traduits et édités est tellement important que notre écrit ne suffirait pas pour tous les énumérer.

À titre d’exemple, il découvrit un manuscrit conservé dans un fond anatolien, contenant une lettre de Berthe De Toscane, reine des Francs, qui se proposa en mariage au calife de Bagdad, al-Mustakfî billâh (333 – 334 de l’H. / 944 – 946 apr. J.-C.).

Il découvrit également le plus ancien traité de droit international de l’imam Muhammad al-Shaybânî (132 – 189 de l’H. / 749 – 805 apr. J.-C.), contemporain de Charlemagne, qui fut réédité par l’UNESCO en huit volumes.

Sa découverte la plus importante et la plus mémorable reste celle du manuscrit de la Sahîfa de Hammâm Ibn Munabbih (mort en 101 de l’H. / 719 apr. J.-C.). Alors que les orientalistes affirmaient que le hadith n’a commencé à être écrit que deux siècles après la mort du Prophète, ce qui leur permettaient d’affirmer que cette source, que sont les hadiths, est peu fiable, le professeur Hamidullah fit une découverte qui allait bouleverser le monde de la recherche.

Comment a-t-il fait cette découverte ?

Étudiant en Allemagne, il découvrit le manuscrit dans la bibliothèque de Bonn, mais celui-ci était incomplet, il ne put donc rien en faire. Vingt ans plus tard, lors d’un congrès d’orientalistes à Istanbul, en 1951, il apprit, par un des participants originaires de Calcutta, l’existence d’un deuxième manuscrit du même ouvrage à la bibliothèque Zâhiriyya de Damas. Grâce à ses contacts, il put obtenir les photos de celui-ci et ainsi le compléter et l’éditer pour la première fois.

Pourquoi cette découverte est-elle si importante ?

Ce manuscrit est un recueil de hadiths écrit par Hammâmque lui a dicté Abû Hurayra. Hammâm l’a ensuite enseigné à ses élèves et, par la suite, tous les recueils de hadiths l’ont incorporé tel quel dans leurs collections de hadiths (Ahmad, al-Bukhârî, Muslim, etc.)

Grâce à ce manuscrit transmis par plusieurs voies du fait de ses nombreux élèves, nous disposons des chaînes de transmission complètes et nous avons la possibilité de vérifier les sources antérieures à Ahmad, al-Bukhârî, Muslim, etc., c’est-à-dire la possibilité de contrôler la véracité de chacun, de prouver qu’aucune altération n’est présente dans la transmission de ces récits. Ces hadiths ne peuvent donc qu’être absolument authentiques. Aucune religion au monde ne peut se vanter d’avoir pareille chaîne de transmission pour garantir son authenticité.

Et c’est ainsi que la découverte du plus ancien recueil de hadiths permit au professeur de faire cesser les critiques des orientalistes et de sauver la Sunna du Prophète des doutes émis par nombre de chercheurs.

En résumé, le professeur Hamidullah fit connaître un recueil provenant des Compagnons, transmis par plusieurs voies et incorporé dans les recueils de hadiths sans qu’aucune modification n’ait été constatée.

Parmi les mérites du professeur Hamidullah, sa volonté de dissiper les mauvaises compréhensions des textes qui peuvent être source de tension entre les musulmans eux-mêmes ou qui peuvent engendrer des préjugés de la part des non musulmans. Dans cette dynamique, il rassembla les sources traitant de la succession califale après la mort du Prophète dans une recherche intitulée Problèmes constitutionnels aux premiers temps de l’islam.

À travers son étude, il tente de dissiper les zones d’ombre qui ont pu entraîner des tensions entre les sunnites et les chiites. Pour ce faire, il analyse les textes rapportés, mais également montre les sagesses qui découlent de la non succession de la famille du Prophète ﷺ  au pouvoir.

Voici quelques conclusions de son étude. À travers elle, on découvre son érudition et son apport au patrimoine de l’humanité.

– Le Prophète aurait pu désigner un héritier du pouvoir, mais il préféra établir la structure du pouvoir politique. S’il avait désigné son héritier, personne n’aurait pu par la suite changer de méthode de succession, la souplesse dans la loi politique aurait disparu. Il indiqua plutôt que le Coran et la Sunna constituent la loi des musulmans jusqu’à la fin des temps.

– L’État musulman n’est pas une autocratie, en témoigne le fait que le Prophète consultait ses Compagnons et lui comme eux se conformaient à la Loi révélée. Ce n’est pas non plus une démocratie dans la mesure où la décision finale et la souveraineté n’appartient pas au peuple mais à Dieu. Il insiste sur le fait qu’il est mieux de ne pas utiliser de terminologie étrangère pour qualifier les conceptions constitutionnelles islamiques, étant donné qu’en Occident, la spiritualité rentre dans les affaires de la religion uniquement alors qu’en islam, la religion est indissociable des affaires politiques.

– Après avoir cité les textes indiquant que ‘Alî (36 – 40 de l’H. / 656 – 661 apr. J.-C.) ne fit pas l’allégeance à Abû Bakr  (10 – 12 de l’H. / 632 – 634 apr. J.-C.) au départ, il cite ce qui est rapporté au sujet de son allégeance faite par la suite et nous donne les sagesses que l’on peut déduire de la nondésignation de ‘Alî par le Prophète. Parmi celles-ci, si ‘Alî avait été désigné comme calife, cela aurait impliqué une succession dynastique et alors les musulmans auraient été restreints dans leurs possibilités d’engagement politique. On peut y voir également le côté universel de l’appel à l’islam et sa souplesse au niveau législatif. La communauté musulmane se serait mal accommodée d’une monarchie limitée à une seule et même famille comme unique forme de gouvernement jusqu’à la fin des temps.

Attentif aux problèmes internationaux et soucieux d’y trouver une solution, il se pencha sur la question palestinienne. Dans un court article, il propose un retour en arrière dans lequel il mentionne que les enfants d’Israël se sont réfugiés en Palestine et qu’il n’est pas raisonnable pour un réfugié de se prétendre propriétaire d’un pays qui lui a accordé l’hospitalité. Il rappelle également la charité des musulmans envers les Juifs qu’ils ont accueillis et protégés durant quatorze siècles quand ils subissaient moultes persécutions en Europe. Après son exposé, il nous livre une solution de paix, il écrit :

« On sait que les juifs, les chrétiens et les musulmans ont tous un coin tendre dans leur cœur pour cette ville. À qui donc la confier ?

Si aux juifs parce que les plus anciens de ces trois, pourquoi ne pas remonter aux Palestiniens pré-juifs, les Amalek ou autres ?

On sait que le juif a du respect pour Moïse, mais pas pour Jésus ni Muhammad. Le chrétien a du respect pour Moïse et pour Jésus, mais aucun pour Muhammad. Seul le musulman honore religieusement aussi bien Moïse et Jésus que Muhammad, car il reconnaît les trois comme les plus grands prophètes et messagers de Dieu. »

Il ajoute qu’au cours de l’histoire, les sectes chrétiennes se disputèrent la gestion du Saint-Sépulcre et s’accordèrent pour confier aux musulmans sa garde en vue de faire cesser leurs conflits. Aujourd’hui encore, les musulmans qui sont les seuls à respecter l’ensemble des prophètes et ne convoitent pas les lieux saints des autres religions, sont les plus à mêmes de s’en voir confier la gestion afin que la paix et le respect de chaque religion puisse être garantie.

Le professeur Hamidullah était un exemple de savant engagé et bienveillant, pour qui le savoir ne s’arrête pas à la porte des mosquées, mais rayonne dans la société, pour qui s’intégrer ne signifie pas nier ce que l’on est. Il en témoignera dans une lettre :

« Il y a 45 ans, quand j’étais à La Sorbonne, porter la barbe cela exigeait beaucoup plus de courage, mais je sentais que les gens, professeurs et camarades, avaient plus de respect pour moi barbiche que pour les “assimilés” sans barbe ni moustaches ni caractère. »

Puisse Allah lui faire miséricorde.

Thomas Sibille

 

Publié dans le bulletin numéro 7 d’avril 2022 du cercle de lecture Chakib Arsalan

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