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Le professeur Muhammad Hamidullah la souris des bibliothèques

Voilà vingt ans que le professeur Muhammad Hamidullah nous a quittés, bien qu’il ne cesse de nous accompagner quotidiennement par le savoir qu’il nous a laissé. Son héritage est tel qu’une vie ne suffirait pas pour l’explorer entièrement. Il n’est pas une science sans qu’il n’ait écrit à son sujet. Il parcourut de nombreux pays à la quête de manuscrits et fit avancer le monde de la recherche par des apports considérables. Il fut un homme simple, discret, maigre, mais certainement un des plus grands savants de ces dernières années. Il aura marqué par sa douceur, sa piété et sa disponibilité toutes les personnes qui l’ont rencontré.

Né en 1908 à Hyderabad dans une famille de savants, Muhammad Hamidullah fit ses premiers pas dans l’apprentissage à l’école Osmania. Le cursus proposé était très avancé pour l’époque et dispensait un enseignement tant dans les diverses sciences islamiques que dans les sciences dites profanes.

Diplôme de Docteur en philosophie de l’université de Bonn (Allemagne) du professeur Muhammad Hamidullah.

À vingt et un ans, il quitta son pays pour l’Allemagne où, en neuf mois, il soutint une thèse sur l’islam et le droit international. Il se rendit ensuite à Paris où, en un an, il en soutint une autre consacrée aux Documents sur la diplomatie musulmane à l’époque du Prophète et des khalifes orthodoxes1. Enfin, il s’installa à Londres pour soutenir une troisième thèse, mais le délai d’attente de trois ans pour les étrangers lui parut trop long. Il renonça à sa soutenance, mais profita de son séjour pour étudier les manuscrits conservés au British Museum. Il y découvrit des archives que l’on pensait perdues. Après les avoir recopiées, il les fit rééditer à son retour à Hyderabad. Continuant son voyage, il se rendit à Médine où il fit valider sa mémorisation du Coran par une ijâza, il déclara plus tard : « C’est le diplôme dont je suis le plus fier. »

Profitant de son séjour en Arabie saoudite, il enquêta sur les lieux où se déroulèrent les grandes batailles du Prophète, photographia les différents sites qu’il visita et publia le résultat de ses recherches dans un livre illustré par ses soins.

Il continua son périple en se rendant en Algérie et au Yémen. Curieux de tout, il parcourut à dos d’âne les zones montagneuses du Yémen pour se procurer un manuscrit d’usûl al-fiqh, qui fut publié par la suite par Henri Laoust. De retour à Hyderabad, il débuta l’enseignement de la théologie jusqu’à l’annexion de son pays par l’Inde. Choisi pour aller plaider la cause de son peuple à l’ONU, il n’obtint aucun résultat satisfaisant et quitta son pays, préférant être apatride plutôt que reconnaître la domination de l’Inde.

Établi à Paris, il fréquenta La Sorbonne et le Collège de France. Il devint alors l’interlocuteur des plus grands orientalistes. Il travailla à leur exposer des pans entiers du patrimoine islamique qu’ils ignoraient et il n’hésita pas à déconstruire leurs idées préconçues. À titre d’exemple, certains d’entre eux remettaient en doute les informations rapportées par les grands historiens de l’islam, les accusant d’être au service du pouvoir. Après avoir prouvé leur rigueur, il leur rappela qu’ils étaient bien plus indépendants qu’eux vis-à-vis de l’État français qui finance leurs recherches. C’est ainsi que plutôt que de rester passif et critiquer leurs travaux, il décida de se mettre au travail et de produire ce dont les musulmans avaient besoin.

Après avoir écrit une biographie du Prophète, traduit le Coran et rédigé Initiation à l’islam1, véritable encyclopédie de l’islam, sans compter sa correction en six cents pages de la traduction de Houdas et Marçais de Sahîh al-Bukhârî, il déclara : « Je pense que j’ai été en mesure de produire l’essentiel de la littérature islamique. » Nous reviendrons un peu plus loin sur certains détails concernant ses travaux. D’une rare érudition, il fut publié dans des revues scientifiques comme Arabica, des revues dans lesquels aucun des travaux préparés par des musulmans n’avait alors été retenu. Surnommé « la souris des bibliothèques », il découvrit, à travers le monde, de nombreux manuscrits perdus comme le dernier volume du Târîkh de l’imam al-Bukhârî. Il sauva la Sunna des accusations absurdes des orientalistes en découvrant le manuscrit de la Sahîfa de Hammâm Ibn Munabbih, un recueil de hadiths dicté par Abû Hurayra et qui prouve l’impeccable authenticité des travaux d’auteurs postérieurs comme al-Bukhârî, Muslim, etc. Jacques Berque déclara même que Hamidullah avait « sauvé la science du hadith de la dérive hypercritique » des orientalistes.

Enseignant en Turquie et directeur de recherche au CNRS en France, il trouvait malgré tout le temps d’enseigner à sa communauté, de répondre à leurs questions, de participer aux rencontres interreligieuses, ce qui l’amena à se rendre régulièrement dans des monastères et donna lieu à de nombreuses conversions. Il participait même à des maraudes la nuit afin d’être au service des plus faibles. Le professeur Hamidullah n’hésitait pas non plus à prendre position dans le débat public. Quand, un jour, un homme déclara à la radio que le voile n’était pas obligatoire en islam, il écrivit une lettre au directeur de Radio France et lui demanda de retirer l’émission afin de ne pas heurter les croyants.

Quant à ses revenus, il les utilisait pour éditer ses livres et financer les activités du centre culturel islamique qu’il avait lui-même créé et où il enseignait régulièrement. Il lui arrivait même de faire cours sans que personne ne participe à son assise, à part un simple ouvrier présent pour faire quelques travaux dans les locaux. Sa renommée n’affectait ni son humilité ni son dévouement. Il fut le seul chercheur du CNRS à refuser d’être payé pour son travail indiquant qu’il était déjà rémunéré par l’université d’Istanbul pour ses cours et qu’il n’était pas légitime, selon lui, de recevoir un double salaire. Polyglotte, il maîtrisait vingt-deux langues, dont des langues mortes comme l’araméen. Il écrivit, dans de nombreuses langues, une centaine de livres et plus de huit cents articles.

Certains de ses ouvrages sont nés dans des conditions particulières. Par exemple, la cause de sa rédaction de la biographie du Prophète fut son envie de remercier la France pour son accueil, en permettant aux Français de connaître réellement le Prophète, estimant que ceux-ci étaient mal informés à son sujet. Il fut aussi le premier musulman à traduire le Coran en français, et ce en un temps record de six mois. Il accepta de relever le défi de peur que s’il refusait quelqu’un de mal intentionné ne le fasse. Menant une vie simple, ceux qui ont pu visiter sa petite chambre au quatrième étage d’un immeuble parisien peuvent témoigner qu’il ne possédait qu’un lit et des piles de livres. Il recevait volontiers chez lui les étudiants qui avaient des questions théologiques. On raconte qu’il avait parfois des entretiens qui pouvaient durer cinq heures d’affilée. Il accueillait toute personne qui le sollicitait et chaque soir il prenait le temps de répondre aux courriers qui lui étaient adressés de la France entière. En 1996, malade, il partit avec sa nièce aux États-Unis, où il décéda en 2002.

Son apport au patrimoine de l’humanité

L’apport du professeur Muhammad Hamidullah au patrimoine de l’humanité est immense. Le nombre de manuscrits qu’il a découverts, traduits et édités est tellement important que notre écrit ne suffirait pas pour tous les énumérer. À titre d’exemple, il découvrit un manuscrit conservé dans un fond anatolien, contenant une lettre de Berthe de Toscane, reine des Francs, qui se proposa en mariage au calife de Bagdad, al-Mustakfî billâh (333-334 H./944946 apr. J.-C.). Il découvrit également le plus ancien traité de droit international de l’imam Muhammad al-­Shaybânî (132-189 H./749-805 apr. J.-C.), contemporain de Charlemagne, qui fut réédité par l’UNESCO en huit volumes.

Sa découverte la plus importante et la plus mémorable reste celle du manuscrit de la Sahîfa de Hammâm Ibn Munabbih (mort en 101 H./719 apr. J.-C.). Alors que les orientalistes affirmaient que le hadith n’a commencé à être écrit que deux siècles après la mort du Prophète, ce qui leur permettait d’affirmer que cette source, que sont les hadiths, est peu fiable, le professeur Hamidullah fit une découverte qui allait bouleverser le monde de la recherche.

Comment a-t-il fait cette découverte ?

Étudiant en Allemagne, il découvrit le manuscrit dans la bibliothèque de Bonn, mais celui-ci était incomplet, il ne put donc rien en faire. Vingt ans plus tard, lors d’un congrès d’orientalistes à Istanbul, en 1951, il apprit, par un des participants originaires de Calcutta, l’existence d’un deuxième manuscrit du même ouvrage à la bibliothèque Zâhiriyya de Damas. Grâce à ses contacts, il put obtenir les photos de celui-ci et ainsi le compléter et l’éditer pour la première fois.

Pourquoi cette découverte est-elle si importante ?

Ce manuscrit est un recueil de hadiths écrit par Hammâm que lui a dicté Abû Hurayra. Hammâm l’a ensuite enseigné à ses élèves et, par la suite, tous les recueils de hadiths l’ont incorporé tel quel dans leurs collections de hadiths (Ahmad, al-Bukhârî, Muslim, etc.) Grâce à ce manuscrit transmis par plusieurs voies du fait de ses nombreux élèves, nous disposons des chaînes de transmission complètes et nous avons la possibilité de vérifier les sources antérieures à Ahmad, al-Bukhârî, Muslim, etc., c’est-à-dire la possibilité de contrôler la véracité de chacun, de prouver qu’aucune altération n’est présente dans la transmission de ces récits.

Ces hadiths ne peuvent donc qu’être absolument authentiques. Aucune religion au monde ne peut se vanter d’avoir pareille chaîne de transmission pour garantir son authenticité. Et c’est ainsi que la découverte du plus ancien recueil de hadiths permit au professeur de faire cesser les critiques des orientalistes et de sauver la Sunna du Prophète des doutes émis par nombre de chercheurs. En résumé, le professeur Hamidullah fit connaître un recueil provenant des Compagnons, transmis par plusieurs voies et incorporé dans les recueils de hadiths sans qu’aucune modification n’ait été constatée. Parmi les mérites du professeur Hamidullah, sa volonté de dissiper les mauvaises compréhensions des textes qui peuvent être source de tensions entre les musulmans eux-mêmes ou qui peuvent engendrer des préjugés de la part des non-musulmans. Dans cette dynamique, il rassembla les sources traitant de la succession califale après la mort du Prophète dans une recherche intitulée Problèmes constitutionnels aux premiers temps de l’islam.

Dans son étude, il tente de dissiper les zones d’ombre qui ont pu entraîner des tensions entre les sunnites et les chiites. Pour ce faire, il analyse les textes rapportés et montre les sagesses qui découlent de la non-succession de la famille du Prophète r au pouvoir. Voici quelques conclusions de son étude. À travers elle, on découvre son érudition et son apport au patrimoine de l’humanité.

— Le Prophète aurait pu désigner un héritier du pouvoir, mais il préféra établir la structure du pouvoir politique. S’il avait désigné son héritier, personne n’aurait pu par la suite changer de méthode de succession, la souplesse dans la loi politique aurait disparu. Il indiqua plutôt que le Coran et la Sunna constituent la loi des musulmans jusqu’à la fin des temps.

— L’État musulman n’est pas une autocratie, en témoigne le fait que le Prophète consultait ses Compagnons et lui comme eux se conformaient à la Loi révélée. Ce n’est pas non plus une démocratie dans la mesure où la décision finale et la souveraineté n’appartiennent pas au peuple, mais à Dieu. Il insiste sur le fait qu’il est mieux de ne pas utiliser de terminologie étrangère pour qualifier les conceptions constitutionnelles islamiques, étant donné qu’en Occident, la spiritualité­ entre dans les affaires de la religion uniquement alors qu’en islam, la religion est indissociable des affaires politiques.

— Après avoir cité les textes indiquant que ‘Alî (36-40 H./656-661 apr. J.-C.) ne fit pas l’allé- geance à Abû Bakr (10-12 H./632-634 apr. J.-C.) au départ, il cite ce qui est rapporté au sujet de son allégeance faite par la suite et nous donne les sagesses que l’on peut déduire de la non-désignation de ‘Alî par le Prophète. Parmi celles-ci, si ‘Alî avait été désigné comme calife, cela aurait impliqué une succession dynastique et alors les musulmans auraient été restreints dans leurs possibilités d’engagement politique. On peut y voir également le côté universel de l’appel à l’islam et sa souplesse au niveau législatif. La communauté musulmane se serait mal accommodée d’une monarchie limitée à une seule et même famille comme unique forme de gouvernement jusqu’à la fin des temps.

Le professeur Hamidullah était un savant engagé et bienveillant, pour qui le savoir ne s’arrête pas à la porte des mosquées, mais rayonne dans la société. Un savant pour qui s’intégrer ne signifie pas nier ce que l’on est. Il en témoignera dans une lettre :

« Il y a 45 ans, quand j’étais à La Sorbonne, porter la barbe, cela exigeait beaucoup plus de courage, mais je sentais que les gens, professeurs et camarades, avaient plus de respect pour moi barbiche que pour les “assimilés” sans barbe, ni moustache, ni caractère. »

Un homme de savoir est avant tout un homme d’action et c’est ce qui distingue le professeur Hamidullah de nombreux de ses contemporains. Afin de faire connaître l’histoire de la présence musulmane en France et des activités des musulmans ainsi que les efforts déployés par Muhammad Hamidullah, les éditions Héritage sont heureuses d’éditer son rapport sur les activités de la da‘wa islamiyya en France et ses problèmes annexes.

Thomas Sibille

  Publié dans le bulletin numéro 7 d’avril 2022 du cercle de lecture Chakib Arsalan
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