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Préface de la thèse de doctorat du cheikh ´ Abd al-Halîm Mahmûd sur al-Muhâsibî

Sexprimer sur un sujet quelconque dépend de la conception quon a de sa réalité. Ainsi, la description ou la définition que lon donne dune notion, dun concept ou tout simplement dun mot est souvent fonction du prisme idéologique, social ou culturel par lequel on lappréhende. Inutile de rappeler que cette appréhension est, à bien des égards, symptomatique du biais conceptuel qui lanime. Il est donc nécessaire, avant de s’élancer avec fureur dans la condamnation ou lapologie à tue-tête, de savoir précisément de quoi lon parle. Cest avec cette prémisse épistémologique quAbû al-Abbâs Ahmad Zarrûq al-Fâsî (m. 899 H./1494) a inauguré ses Principes du soufisme (Qawâ‘id al-tasawwuf), avant de définir le soufisme, le sulûk ou la tazkiya. Lauteur dresse, non sans amertume, un double constat : dun côté, le tasawwuf est un terme aux contours mal définis et, de lautre, il est doublement victime. Dabord, il est victime de ceux qui sen revendiquent et ensuite de ceux qui le condamnent. Lexagération des uns et la diabolisation des autres font courir de nerveuses horripilations sur tout le corps. Ils offrent un jeu de miroirs qui reflètent limage de ceux qui sopposent dans un combat féroce. Afin de sortir de cet imbroglio sans fin, Ahmad Zarrûq se fixe donc pour objectif dy remettre de lordre. La tâche est loin d’être aisée, car environ deux mille définitions du tasawwuf ont été recensées. Toutefois, cette divergence dexpression ne reflète que les nuances sémantiques du tasawwuf et non dinsolubles contradictions. Il convient donc de saccorder sur un fait, puisquen dernière analyse ces définitions convergent toutes en « la sincérité du cheminement vers Dieu (sidq al-tawajjuh ilâ Allâh) ». Pour Zarrûq, ce point de départ doit représenter le plus bas dénominateur commun pour les parties prenantes au débat. En effet, il incarne la notion cardinale de lihsân, le substrat spirituel, que la Tradition prophétique conçoit à travers la pureté de la dévotion. À linstar dAbû Hâmid al-Ghazâlî (m. 505 H./1111) dans son Ihyâ’, le savant marocain Ahmad Zarrûq entend réhabiliter et revivifier le soufisme originel. Dans un premier temps, il est nécessaire de le débarrasser de ses vieux oripeaux folkloriques et de ses mystificateurs qui sont responsables de la détérioration de son image. Ensuite, un retour aux sources est indispensable. En dautres termes, la voie spirituelle ne peut être éclairée que par limpulsion du référentiel scripturaire et de lhéritage tel quil a été transmis dans la lignée des maîtres soufis de grande renommée. Zarrûq considère que lexpérience mystique ne peut pas saffranchir du Guide (Coran et Sunna). Il est vrai, ce travail a été amorcé par de célèbres théologiens, comme al-Ghazâlî, mais il nen demeure pas moins inachevé. En réalité, la réforme zarruquienne a toujours été promue par de grandes figures emblématiques du soufisme et est une préoccupation vivante jusqu’à nos jours encore. Aux premières heures du développement du tasawwuf, on compte parmi les grands noms de l’école irakienne, al-Hasan al-Basrî (m. 110 H./728), al-Junayd Ibn Muhammad (m. 298 H./910), Abû Sa‘îd al-Harrâz (m. 286 H./899), Sahl Ibn Abd Allah al-Tustarî (m. 283 H./896), Abû Bakr al-Wâsitî (m. 320 H./932).

Lun des plus influents de cette période, après al-Junayd, est probablement al-Hârith Ibn Asad al-Muhâsibî (m. 243 H./857). Auteur dune abondante littérature, mais qui demeure encore peu connue du public francophone, la liste de ses ouvrages avoisine les deux cent titres. Certains proposent des réfutations des pensées schismatiques en vogue à son époque, comme le mutazilisme, mais la plupart sont orientés vers lascétisme et la purification des cœurs. Dailleurs, son œuvre constituera une source dinspiration et un fondement incontournable pour la pensée soufie ultérieure, notamment chez al-Ghazâlî. Si al-Muhâsibî a développé une spiritualité qui repose foncièrement sur le Coran et les dires prophétiques, il sillustre comme un fin « psychologue » et un thérapeute des cœurs. Sa réflexion est surtout marquée par son thème de prédilection : lexamen de conscience (muhâsaba) ou lintrospection, dont il est probablement larchitecte. Il invite à scruter son être avec minutie et vigilance afin dopposer une résistance franche à ses propres vices. Al-Muhâsibî a vécu dans une période traversée par de nombreux troubles. À ce propos, les divisions qui déchirent la communauté musulmane le préoccupent tellement quil propose « une voie de sortie » à ces dissensions intestines. Le salut nest possible que par la crainte révérencielle. Pour ce faire, il est nécessaire dobserver scrupuleusement ses devoirs et les droits de Dieu (ri‘âyat al-huqûq). Autrement dit, il faut agir pour Dieu en toutes circonstances et suivre le modèle prophétique. Il est vrai, par ailleurs, quil existait des tensions entre lui et limam Ahmad Ibn Hanbal, mais la plupart des savants tiennent des propos élogieux à son endroit.

Une personnalité et une œuvre aussi importantes que celles dal-Muhâsibî méritent naturellement une, voire plusieurs études. La contribution du cheikh Abd al-Halîm Mahmûd (1910-1978) comble immanquablement une carence en la matière. Cette recherche présente, à notre sens, plusieurs avantages.

Tout dabord, il sagit dune thèse rédigée en français dans un style assez fluide qui pourtant nest pas la langue maternelle de lauteur. Le lecteur francophone pourra apprécier la personne dal-Muhâsibî à travers cette porte dentrée. Cette recherche est aussi loccasion de faire connaissance avec son auteur qui est un représentant du soufisme contemporain. Abd al-Halîm Mahmûd était effectivement un savant égyptien ayant reçu une formation traditionnelle à la prestigieuse université dal-Azhar.

À linstar de Rifâ‘a al-Tahtâwî (m. 1801/1873), Muhammad Abd Allah Draz (m. 1894/1958), Abd al-Razzâq al-Sanhûrî (m. 1895/1971) et dautres, il faisait partie de cette génération de savants qui ont allié lenseignement religieux classique aux méthodes de recherches occidentales, particulièrement en France. De là, il y a précisément un intérêt pour lhistoire contemporaine de lislam en France. Après lobtention de son diplôme à al-Azhar, Abd al-Halîm Mahmûd sinstalla à Paris où il a obtenu trois licences en Sorbonne : en psychologie, en sociologie et en histoire des religions. En 1938, il entreprit la rédaction de sa thèse sur al-Muhâsibî sous la direction du célèbre orientaliste L. Massignon.

Après sa soutenance en 1940, il regagna l’Égypte où lattend une remarquable ascension professionnelle et spirituelle. Il occupa dabord un poste de maître de conférences en psychologie à la faculté des études arabes à al-Azhar. En 1951, il enseigna la philosophie à la faculté des fondements de la religion (usûl al-dîn) de laquelle il fut promu doyen en 1964. En 1970, il fut nommé président de luniversité dal-Azhar, puis, en 1971, ministre des Fondations et des Affaires dal-Azhar.

Peu de temps après, il atteignit la plus haute fonction de linstitut religieuse, celle de grand cheikh dal-Azhar (1973-1978). Il engagea de nombreuses réformes et fit ouvrir une nouvelle faculté de prédication (kulliyya al-dawa) affiliée à al-Azhar et plusieurs établissements denseignement, notamment de mémorisation du Saint Coran. En parallèle de ses activités professionnelles intenses, il promut activement l’éducation spirituelle et le soufisme. Ses rencontres avec le célèbre René Guénon (1886-1951) et le cheikh Abd al-Fattâh al-Qâdî (1899-1964) furent probablement décisives dans son orientation. Auteur prolifique, Abd al-Halîm Mahmûd consacra la plupart de ses ouvrages à la spiritualité. Pour lui, le soufisme issu du Coran et de la Sunna est la réponse la plus appropriée aux problèmes du monde moderne. Il considérait lamour de Dieu dans la voie spirituelle comme le seul garant dune réforme de fond capable dunir la Umma fragmentée. Il semploya à revivifier lenseignement spirituel des anciens au point dobtenir le titre honorifique de « Ghazâlî du 20e siècle ». Cest dans cette perspective quil rédigea Al-Muhâsibî, Un mystique musulman religieux et moraliste.

Par son travail sur al-Muhâsibî, Abd al-Halîm Mahmûd exhume les enseignements et la pensée dun maître spirituel dune grande valeur. Lauteur a mené un travail fastidieux avant darriver à le présenter et à classer ses idées. La reconstruction de sa pensée a dû se faire « pièce par pièce et en se servant d’éléments disséminés un peu partout ». Bien que lon puisse lui reprocher, à juste titre, son excessive complaisance à l’égard de Massignon, l’étude dA. Mahmûd, en plus dapporter un éclairage considérable sur lhéritage islamique, contribue à notre compréhension de lhistoire religieuse de l’époque dal-Muhâsibî et particulièrement celle du tasawwuf.

Mohamed Hendaz

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